DANS LE MÉTRO COMME AU BOULOT*
Une assise confortable dans un bus au design raffiné, un plan de travail en bois où installer son ordinateur et son jus de fruits tout juste pressé à bord, une connexion infaillible et gratuite à Internet. Des conditions optimales pour travailler en se déplaçant : tel est le concept des cinq bus-cafés créés à San Francisco par la start-up Leap, début avril. Un idyllique deux-en-un — dont le prix est cinq fois plus cher que celui d'un billet de bus classique — mais suspendu, fin mai, par les autorités, parce qu'il contrevient aux lois du pays.
Ce soir-là, dans le train qui le ramène en Seine-et-Marne, Jean-Xavier a eu de la chance. PC sur les genoux, il a trouvé une banquette un peu raide, et peut lire, écrire des mails, préparer la réunion du lendemain…
Tout est bien plus inconfortable que dans un bus-café californien, mais le jeune cadre* dirigeant s'en accommode*. Et ne déplore qu'une chose, « que le trajet ne dure pas davantage ». Comme Jean-Xavier, 32 % des actifs de la région parisienne passent plus de quarante-cinq minutes dans les transports, à l'aller et au retour, selon une récente enquête. Un temps qu'ils cherchent à optimiser.
Si près de la moitié des usagers privilégient la lecture lors de leur temps de transport, deux sur dix répondent à leurs SMS et courriers électroniques, selon un autre sondage.
Difficile de savoir précisément si ces activités numériques sont d'ordre personnel ou professionnel. Pourtant, dans le métro, il suffit de tendre l'oreille pour capter ici une conversation avec un client, là un résumé de réunion.
« Si le temps de transport était un temps perdu, le temps de la mobilité est, au contraire, potentiellement, un temps utile », estime un responsable du métro parisien. « Je suis dans ma bulle », reconnaît en effet Cécile, responsable marketing dans le secteur bancaire, deux heures de transport quotidiennes au compteur. Un de mes collègues qui me croise régulièrement sur mon trajet m'a fait remarquer que j'étais complètement absorbée dans mon travail. Pour le coup, il ne l'aborde jamais.
Jean-Xavier l'admet aussi : « C'est l'endroit où je peux me concentrer le plus dans la journée. Cela paraît bête, mais ce sont des instants calmes où je peux travailler sereinement ».
Face à la porosité de nos différentes sphères de vie, « les temps de déplacements permettent ce passage plus progressif d'une temporalité professionnelle à une temporalité familiale — ou inversement », considère le sociologue Joël Meissonnier.
En clair, on ne travaille plus seulement au travail, mais un peu partout. Avec le risque de se laisser déborder. « Mon travail empiète* toujours un peu plus sur un moment qui pourrait être consacré à autre chose, déplore Cécile. J'envie, parfois, les personnes plongées dans un bon livre ».
D'après Le Monde (22 juin 2015)
* boulot : Fam. Travail.
* cadre : Employé de haut niveau.
* s'accommoder de quelque chose : L'accepter.
* empiéter : Déborder sur, se recouvrir avec.