PRESSION SCOLAIRE, LA COURSE FOLLE
Nous l'appellerons Juliette. Après une scolarité parfaite, une fois son bac scientifique obtenu, elle entre en classe prépa*. Au fil des mois, le corps de l'étudiante se couvre de plaques d'eczéma. « Quand Juliette est arrivée dans mon cabinet, elle ne faisait absolument pas le lien entre le stress qu'elle subissait et l'état de son épiderme », s'étonne encore Audrey Akoun, sa psychologue. À la fin de sa prépa*, Juliette obtient une place à Centrale Paris*, qui lui ouvre un avenir prometteur. Mais à la surprise générale et à la consternation de ses parents, la jeune fille décide d'abandonner son rêve de grande école* pour entrer… à l'université.
Des jeunes comme Juliette, les psychologues Audrey Akoun et Isabelle Pailleau en reçoivent tous les jours dans leur cabinet parisien. « Depuis une dizaine d'années, leur nombre a explosé et le phénomène s'accélère depuis quatre ou cinq ans, s'alarme Isabelle Pailleau. Même si une majorité d'ados vont bien, la réussite scolaire pèse de plus en plus lourd sur les épaules. Je ne parle pas ici de la petite montée de stress que peut ressentir tout élève à l'approche d'un contrôle, mais bien d'une angoisse liée aux résultats scolaires qui, dans ses formes les plus sévères, peut entraîner l'échec d'un élève, ou même pire. » Une exigence de performance qui touche toutes les classes sociales et tous les niveaux de la scolarité. Il y a quelques mois, Audrey Akoun a ainsi reçu un couple qui souhaitait s'assurer, avant son entrée à la maternelle, que leur enfant de 3 ans, en pleine forme, « fonctionnait bien » : « Un peu comme s'ils faisaient la révision des 10 000 kilomètres de leur voiture ! Leur petit n'allait pas encore à l'école mais les parents le préparaient déjà, dans une logique de compétition. » Infirmière scolaire depuis dix ans, Armelle Lablanche intervient dans plusieurs écoles publiques, un collège et un lycée. Elle constate également : « Dès la maternelle, les parents rêvent secrètement que leur enfant soit précoce pour lui faire sauter une classe. Plus tard, ils se mêlent de tout, décident à la place de leur adolescent, de ce que doit être son parcours scolaire, mettent une grosse pression sur les devoirs, les notes. En réponse, les jeunes multiplient les signaux d'alerte : absentéisme, phobie scolaire, consommation excessive d'alcool ou de drogue. »
Pour Armelle Lablanche, « Quand l'univers du travail est hostile, quand le couple a des problèmes, les adultes pensent à l'éducation de leur petit en se disant que, “ça, au moins”, ils vont le réussir. La pression scolaire est alimentée par la peur au chômage. » Patrice Huerre, psychiatre, évoque « une pression parentale, qui s'installe dans les toutes premières années de la vie. Très jeune, l'enfant intériorise l'idée que le monde qui l'attend est très hostile et qu'il a donc intérêt à se superformer s'il veut s'en sortir. »
Dans ce contexte, Juliette, qui a abandonné Centrale* pour l'université, ne sait pas encore quelles conséquences sa décision aura sur son avenir. En revanche, elle en perçoit très bien l'effet sur son présent : du jour où sa décision a été prise, les plaques rouges qui avaient envahi son corps ont disparu.
D'après L'Obs (1er septembre 2016)
- classe prépa : Apocope de « classe préparatoire ». Classe qui fait suite à l'enseignement secondaire, dont les conditions d'entrée sont très exigeantes et qui prépare aux grandes écoles.
- Centrale Paris : École Centrale de Paris, grande école d'ingénieurs.
- grande école : Établissement d'enseignement supérieur qui recrute ses élèves par concours — écrit et oral —, assure des formations de haut niveau et forme les élites du pays.