QUAND LES PARENTS D'ÉLÈVES ABUSENT
Quel n'a pas été l'étonnement de cette prof d'allemand, débarquée dans un collège d'une banlieue riche de Paris, lorsqu'une mère lui a expliqué en début d'année que son prédécesseur était « bien plus sympathique et plus clair dans ses explications ». Malgré ses douze années d'ancienneté dans le métier, cette trentenaire n'est pas au bout de ses surprises avec sa classe : « Les élèves se fichaient de ma matière, ils avaient été influencés par leurs parents, qui voulaient voir leurs enfants intégrer la "meilleure classe" du seul collège public de la ville. » En conseil de classe, la jeune femme assiste ainsi, stupéfaite, à l'intervention de parents délégués prévenant qu'un groupe d'enfants « boycottera la rentrée de septembre », avec leur bénédiction, parce que la direction du collège a simplement décidé de séparer ces bavards l'année prochaine. Elle parle aussi de cette mère qui l'accuse d'« isoler affectivement son enfant » après avoir osé le changer de place ; de ce père qui lui reproche de « trop tarder à corriger les copies ». Sans oublier ce parent qui lui propose quelques manuels scolaires « pour l'aider ».
« Ce type de parent est de plus en plus courant », soupire Anne, professeure à Paris. « On est obligé de lui rappeler qu'enseigner est un métier, le nôtre. De la façon la plus diplomate possible, sans le vexer, sinon le ton peut vite monter. »
Cette ingérence dans la pédagogie, les méthodes, les programmes trahit évidemment une inquiétude croissante. La peur du chômage inquiète les parents, pour qui l'école va donner plus que jamais les moyens de s'en sortir dans la vie. En tête des réclamations : les évaluations, évidemment.
Sans oublier les obsédés de la bonne note ! Dans le secondaire, nombre d'établissements se sont dotés d'outils numériques pour permettre aux parents d'accéder à tout moment aux évaluations, à la liste des devoirs ou à l'emploi du temps. « Résultat, certains parents se connectent dix fois par jour pour tout contrôler et nous harcèlent de commentaires », se plaint cette prof.
Dans son cabinet, le psychologue Didier Pleux voit défiler bon nombre de ces « enfants rois » qui appliquent la vieille stratégie de diviser pour mieux régner. « Autant ma génération a pu souffrir d'une complicité parfois excessive et aveugle entre parents et enseignants, autant je trouve que l'on tombe aujourd'hui dans l'excès inverse », explique-t-il. « Combien de parents me disent que, si leur enfant a de mauvais résultats, c'est parce qu'il est surdoué ! » Et le spécialiste poursuit : « Des enfants surdoués, j'ai dû en voir deux en quarante ans. Parents, non, votre enfant n'est pas trop en avance, il est juste paresseux ! »
D'après L'Express (31 octobre 2018)
- se ficher de quelque chose : Fam. Ne pas s'intéresser à quelque chose.
- vexer : Blesser dans son amour-propre.
- harceler quelqu'un de quelque chose : Importuner avec insistance quelqu'un avec quelque chose.