ALLÔ MAMAN, J’AI PEUR
Quel impact le discours sur l’avenir de la planète peut-il avoir sur des citoyens en devenir? Dans son cabinet du VIIIe arrondissement de Paris, le pédopsychiatre* Stéphane Clerget voit défiler de plus en plus de petits patients obnubilés par les risques de « pollution », de « déforestation », d’« extinction de la planète », plus particulièrement quand, vers 6-7 ans, ils prennent véritablement conscience du caractère inéluctable de la fin de la vie.
C’est bien connu, les enfants sont des éponges qui absorbent les préoccupations véhiculées par les médias, mais aussi par les parents, l’enseignant, les grands frères et sœurs. Or, en octobre 2018, un sondage évaluait à 85 % la proportion de Français inquiets du réchauffement climatique. Chez les 18-24 ans, ce taux culminait à 93 %. Le psychiatre François Chauchot confirme cette tendance, observée chez les adolescents et les jeunes adultes qu’il reçoit, et ne voit rien d’étonnant à ce que cela commence à toucher des enfants de plus en plus jeunes. Quelle ne fut pas la surprise de la mère de Rosa lorsque, se livrant au petit jeu classique du « Quelle vie auras-tu en 2040? », elle a vu sa fille lui répondre, les larmes aux yeux: « Je ne veux pas parler de 2040. À ce moment-là, toutes les villes seront aussi polluées que Tokyo, il y aura plein de catastrophes écologiques. Je veux rester comme maintenant ». Dans l’école de Rosa, des élèves délégués écoresponsables ont été nommés pour vérifier que chaque petit camarade a bien une attitude irréprochable en la matière.
Dans le cadre scolaire l’approche pédagogique générale de ces questions liées à l’environnement varie fortement d’une école à une autre. Charlotte, 10 ans, garde un souvenir un peu inquiet de ce responsable associatif venu les sensibiliser au sort de la planète en début d’année. « Il nous a expliqué qu’un enfant meurt de soif dans le monde toutes les trente minutes. Et aussi que certains méchants électrocutent les poissons pour les pêcher plus facilement. C’est horrible! », se souvient-elle.
Tous les cours donnés sur le sujet ne sont pas pareils, loin de là. Joëlle Lefort, qui exerce dans une école élémentaire, a choisi une approche qui privilégie la pratique et le contact direct avec la nature. Elle fait travailler ses élèves sur les abeilles ou les emmène ramasser des châtaignes en forêt. « Je les encourage à se poser des questions sur les climats, à chercher des informations, à émettre des hypothèses, de façon à les rendre acteurs », explique-t-elle. On ne compte plus le nombre d’enfants qui, encouragés par leur professeur des écoles, n’hésitent pas à critiquer les gestes de leurs parents pas très « écolo-compatibles ». Gare à* celui qui jette des piles à la poubelle ou laisse le robinet d’eau ouvert quand il se brosse les dents! « Gamins, on avait l’habitude d’entendre nos parents crier “C’est pas le palais de Versailles ici!” quand on laissait des lampes allumées pour rien. Maintenant ce sont nos enfants qui s’y mettent », s’amuse un quadragénaire.
La plupart des spécialistes sont unanimes: face à un enfant qui a l’angoisse écologique, l’idéal est de l’inciter à agir à sa mesure. « L’enfant a tendance à se laisser envahir par des discours à l’échelle de la planète. Rien de plus paralysant. Il faut le ramener à des actions possibles à l’échelle de son pays, ou même de sa ville, de sa rue, de son appartement », propose Stéphane Clerget. Voilà la clef.
D’après L’Express (27 novembre 2019)
- pédopsychiatre: Psychiatre de l’enfant et de l’adolescent.
- gare à: Interjection utilisée pour menacer quelqu’un ou pour reprocher quelque chose à quelqu’un. Syn. Attention.