MA NOUNOU EST UN NOBEL
Confortablement installée à l'arrière de la limousine, Nadia recompte les billets. 10, 20, 30… 600 euros de pourboire*. Autant d'argent pour une soirée de baby-sitting, c'est à peine croyable. Bon, d'accord, c'était au Ritz. Et pour le fils d'un prince des Émirats. Mais tout de même… Voici bientôt trois ans que la trentenaire fréquente les palaces de la capitale, à raison d'un ou deux soirs par semaine. Le reste du temps, cette titulaire d'un master de langue arabe est traductrice auprès des tribunaux.
À 26 ans, Roxane, elle, travaille dans une galerie d'art. L'été dernier, cette diplômée en histoire de l'art n'a pas hésité à abandonner son chéri pendant deux semaines pour accompagner un couple d'Américains et leurs enfants en croisière dans les Caraïbes.
Quant à Dalila, elle revient tout juste de Disneyland. L'an dernier, la jolie brunette, ex-étudiante en master de gestion, avait assisté à l'anniversaire de l'épouse d'une grande fortune française dans un château pour surveiller leurs deux ados*.
Le point commun entre ces trois baby-sitters de haut vol ? Aucune d'elles n'a besoin d'un travail pour assurer ses fins de mois. (Sur)diplômées et déjà en poste, Nadia, Roxane et Dalila veulent sortir de leur routine. « Ce type de profil – mature et diplômé – est très apprécié de notre clientèle, qui cherche non seulement à faire surveiller sa tribu, mais aussi à l'éveiller », glisse Lucinda De Cicco, fondatrice d'une agence de nounous haut de gamme.
Il semble que les étudiants en cursus supérieur soient de plus en plus attirés par le job. Il est vrai que celui-ci ne manque pas d'avantages : la « flexibilité des horaires », la « possibilité d'étudier une fois les enfants couchés », mais aussi la « dimension humaine de la tâche », la « satisfaction de transmettre son savoir », et même une « première expérience intéressante de leur futur rôle de parents ».
À 23 ans, Christopher, étudiant franco-britannique en Droit, est victime de son succès. « Je sens bien que ma double nationalité est un avantage », reconnaît le jeune homme. « Chaque fois que je rencontre une nouvelle famille, on me demande de parler anglais aux enfants et de corriger leur prononciation. Le mois dernier, un couple m'a même presque supplié de lire quelques pages de la version originale de Harry Potter à son bébé de cinq semaines avant de le coucher, pour lui "faire l'oreille". »
Est-ce donc si crucial pour le développement de sa progéniture de recruter la crème de la crème ? Évidemment, non. « Il faut arrêter cette course à la surstimulation », répète le psychosociologue Jean Epstein. « Tout cela est non seulement ridicule, mais aussi dangereux, car chaque enfant a son propre rythme de développement. Le solliciter trop, s'il est un peu plus lent que la moyenne, c'est prendre le risque de le voir perdre confiance en lui. Un enfant n'a besoin que d'une chose : se sentir aimé et valorisé, aussi bien par ses parents que par ceux qui prennent soin de lui. »
D'après L'Express (30 octobre 2018)
- pourboire : Somme d'argent que l'on donne quand on est content d'un service.
- ado : Apocope du mot adolescent.