LE MASQUE DANS NOS VIES
Le masque — hier « inutile », aujourd'hui indispensable — est présent dans toutes les conversations et dans tous les débats. On s'en plaint, on s'en moque, certains le rejettent, d'autres ne le quittent plus, mais il ne laisse personne indifférent. Ce rectangle de 17 cm sur 9,5 est en train de bouleverser nos habitudes. Des changements presque imperceptibles, mais qui affectent notre vie sociale.
Avoir la moitié de la face cachée nous fait prendre conscience de l'importance du visage dans la communication. Nous articulons exagérément, nous forçons le sourire pour qu'il remonte au niveau des yeux. Exercice pratiqué régulièrement par Louis quand il va chercher sa baguette. « Ça amuse ma boulangère ! » Pour ce quadragénaire parisien, les échanges en face à face masqués ressemblent davantage à « des conversations téléphoniques ». « Le visage, ordinairement très expressif, une fois couvert, est comme neutralisé », explique l'avocat Bertrand Périer. « Le langage corporel est lui aussi pénalisé. »
Premiers touchés, les enseignants. Lucie, institutrice, avoue qu'il lui arrive de l'enlever pour donner une consigne à ses élèves. « Sinon, ils ne se sentent pas concernés. »
« Moi, ça m'arrange qu'on ne voie pas mon visage », a lancé récemment un adolescent à la psychiatre Marie-Rose Moro. « Ça permet à certains de se sentir un peu protégés », confirme la spécialiste, qui ne veut pas dramatiser l'effet du masque sur les relations sociales des jeunes. « On voit des adolescents se faire la bise* avec leurs masques ! Ils s'en accommodent assez facilement. Mais pour des relations amoureuses naissantes, c'est un vrai obstacle. »
« On est devenus très individualistes et on a presque peur des autres », s'alarme Gwenn, lycéenne. « Les rencontres sont plus compliquées ; masqués, on a l'impression que tout le monde se ressemble. Puis, je sens que je suis moins réceptive au premier rendez-vous, car je ne sais pas si la personne se protège correctement », nous confie Salomé, étudiante. Les craintes de contamination sont bien réelles. Sur l'appli de rencontre Tinder, une jeune femme prévient Nicolas : « Je ne fais pas la bise*. » Le trentenaire parisien, célibataire, pourtant respectueux des gestes barrières, renoncera à la connaître. Un autre rendez-vous se présente : « C'était très étrange, on a marché un quart d'heure dans la rue, masqués, je me demandais si elle allait ressembler à sa photo… »
Louisa, elle, était fière de son sourire : « On m'a toujours dit que c'était mon atout* numéro 1 ! » Ça, c'était avant. Maintenant, cette quadragénaire célibataire, brune et « ronde », comme elle se définit, doit chercher d'autres moyens de séduction. Elle s'en est rendu compte dès la sortie du confinement, alors qu'un libraire lui plaisait bien. « Il ne voyait pas que je souriais à ses blagues*… » La blogueuse continue d'utiliser des applis de rencontre, mais de façon moins compulsive. « Une chose est sûre : je ne m'autoriserai plus à embrasser* le premier soir ! », assure-t-elle. « L'avantage, c'est que cela permet de trier les sérieux des irresponsables. »
D'après Le Point (24 septembre 2020)
- faire la bise (fam.) / * embrasser : Poser sa bouche sur une personne par affection, amour, respect.
- atout (fig.) : Moyen de réussir.
- blague : Histoire drôle, amusante.