LES NOUVEAUX ENNEMIS DE NOTRE CERVEAU
Vous êtes au travail. Vous vous concentrez pour accomplir votre tâche. Mais toutes les cinq minutes, vous êtes interrompu. Vous vérifiez votre boîte d'e-mails, répondez à votre collègue qui vous pose une question sur la messagerie Slack ou Teams, puis vous cliquez sur la dernière notification de votre téléphone en vous alertant d'un message WhatsApp, Instagram ou X. Quelles sont les conséquences de ce passage incessant à différentes tâches ou activités ?
« Si vous essayez d'écrire un texte, mais que vous vérifiez vos mails toutes les six minutes ou vos réseaux sociaux, cela va avoir un coût cognitif massif », affirme Cal Newport, professeur à l'université de Georgetown (États-Unis). « La capacité à réfléchir clairement est réduite, les pensées peuvent devenir confuses et la fatigue arrive plus vite », ajoute-t-il. Le cerveau est lent à s'adapter au contexte dans lequel il évolue, ou à la tâche sur laquelle il doit se focaliser. La concentration demande du temps, et du calme.
Le multitasking (multitâche) peut ainsi s'avérer nocif à plusieurs égards. « Des études montrent que les personnes qui le pratiquent intensément au quotidien sont moins bonnes dans les tâches d'écoute et de parole », note ainsi Séverine Erhel, professeure à l'université Rennes II. Des travaux signalent aussi que les enfants et adolescents qui se livrent le plus au multitasking se laissent plus facilement distraire. « Ce qui peut les rendre moins efficaces lorsqu'ils doivent effectuer une seule tâche à la fois. » La chercheuse a démontré en 2020 que plus les étudiants se livrent au multitasking en cours — consultant SMS et réseaux sociaux —, plus ils rencontrent des difficultés d'apprentissage, en particulier pour mémoriser les instructions ou informations données à l'oral par le professeur.
Selon une analyse publiée en 2021, la pratique du multitasking est associée à une diminution de la régulation de l'attention et une augmentation du vagabondage mental, ainsi qu'à des problèmes de mémoire. Les personnes qui changent trop souvent de tâches rencontrent également des difficultés à réguler leur comportement, ont plus souvent des symptômes liés à l'impulsivité par la prise de risque ou la recherche de sensations fortes. Une autre analyse publiée en 2022 révèle que les individus ayant le plus tendance au multitasking présentent plus souvent des fragilités attentionnelles, un ennui ou manque d'intérêt dans leur travail, une motivation réduite et un faible sentiment d'autosatisfaction.
Les études scientifiques n'apportent pas de solutions idéales pour lutter contre le fait de sauter d'une activité à l'autre de manière compulsive. Développer son contrôle attentionnel est un entraînement sur le long terme et requiert de la discipline. Chez les enfants, l'apprentissage peut se faire grâce à une éducation vigilante ou l'imposition de règles, comme de ne pas avoir de téléphone lorsqu'ils travaillent. Les adultes, eux, doivent s'autoréguler.
De simples règles peuvent aider, comme retourner l'écran de son téléphone lorsque l'on travaille, couper toutes les notifications ou ne pas aller sur les réseaux sociaux en dehors de certains horaires. Une étude parue en 2021 indique ainsi que l'un des modérateurs du multitasking est la compétence en gestion du temps : les personnes qui arrivent à délimiter des moments distincts pour différentes tâches — un temps pour échanger, pour jouer, pour travailler, etc. — ont moins tendance à se livrer à cette pratique de manière démesurée.
D'après L'Express (30 novembre 2023)